BIPESS : Baromètre des Indicateurs de Progrès des Entreprises de l'Economie Sociale et Solidaire
     

Evaluer l'utilité sociale, caractériser les modèles de développement par des indicateurs alternatifs

L'évaluation de l'utilité sociale s'inscrit, en premier lieu, dans une tradition historique du mouvement de l'économie sociale et solidaire qui donne la priorité à l'humain sur le capital, à l'intérêt collectif et général sur l'enrichissement personnel. Cette préoccupation rejoint les travaux de Patrick Viveret 1 et Dominique Méda 2 sur la définition de la richesse et de nouveaux indicateurs de richesse prenant en compte les externalités positives pour la société et aussi les externalités négatives de l'activité sur l'environnement social et naturel. En second lieu, les spécificités méritoires du secteur non-lucratif font aujourd'hui l'objet d'une exigence d'évaluation. Ainsi, les statuts particuliers des associations appellent une justification de leur utilité. Jean Gadrey a proposé une définition complète et complexe de l'utilité sociale que nous reprenons à notre compte en lui donnant une dimension synthétique et opératoire. Pour cet auteur :

" L'activité d'une organisation d'économie solidaire a une utilité sociale, ou une valeur sociétale, si elle a pour résultat constatable et, en général, pour objectif explicite, au delà d'autres objectifs éventuels de production de biens et de services destinés à des usagers individuels, de contribuer à des objectifs collectifs ou sociétaux (ou " bénéfices collectifs ") dont les principaux sont les suivants : la réduction des inégalités économiques et sociales, y compris l'affirmation de nouveaux droits ; la solidarité (nationale, ou locale, le lien social de proximité et la sociabilité ; l'amélioration des conditions collectives du développement humain durable (dont font partie l'éducation, la santé, la culture, l'environnement, la démocratie " .

Cette approche de l'utilité et de son évaluation, qui suscite une réelle mobilisation du monde de la recherche et des réseaux de l'économie sociale , doit faire l'objet d'une lecture critique et d'une analyse des enjeux politiques qui justifient cette motivation récente pour ces démarches évaluatives. En effet, le risque est bien réel de réduire les processus collectifs d'évaluation et d'orientation des projets à une procédure normalisée qui imposerait au secteur une technologie de l'évaluation dont les modèles implicites de rationalisation ne seraient pas ou peu interrogés. Nous serions alors sur la pente de la barbarie douce dénoncée par Jean-Pierre Le Goff . Pourtant, le foisonnement actuel des initiatives en la matière, plaide pour une mise en cohérence globale dans une perspective de dissémination.

L'expérimentation d'évaluations participatives met en lumière des enjeux internes (management et gouvernance) et des enjeux externes (reconnaissance et justification). Si ces démarches permettent aux acteurs d'enrichir l'argumentaire qu'ils mobilisent dans la négociation de moyens avec les pouvoirs publics, l'évaluation de l'utilité associative perd de sa pertinence si elle reste orientée uniquement vers la réponse aux attentes des collectivités publiques. Cette démarche est aussi un puissant levier de conscientisation, de formation et d'implication des acteurs qui ouvre des perspectives de dynamisation des projets associatifs et de stimulation de l'expression citoyenne, bref du renforcement des pratiques démocratiques. D'ailleurs, Henri Noguès ironise sur cette attitude défensive de justification. Pour cet auteur, " l'utilité sociale n'est pas le vecteur de légitimation demandée par les acteurs eux-mêmes mais plutôt le champ de bataille où ils se sont retrouvés à la suite de pratiques associatives douteuses ". Il souligne notamment l'impact de la transformation des relations entre les associations et les partenaires publics qui se trouvent aujourd'hui ramenées à une " relation de fournisseur à client et leurs conventions de partenariat à de simples commandes de prestations de service soumises aux règles des marchés publics ". Le risque que présente cette orientation des politiques publiques, qui semble s'accentuer dans le contexte de l'union européenne au nom du principe de concurrence non faussée du grand marché libéral, est fortement présent à l'esprit des acteurs rencontrés aux cours de mes investigations.

L'évaluation de l'utilité sociale est à situer dans une approche plus globale de l'analyse des modèles de développement. Cette notion est associée à l'idée d'amélioration, de progrès. Piaget l'a utilisée en psychopédagogie (développement de l'enfant); elle est surtout utilisée en économie pour désigner la situation économique d'un pays : pays développés, sous développés, en développement en référence au modèle de croissance industrielle…A partir des années 1960 et 1970, dans le contexte de la décolonisation et des difficultés persistantes rencontrées par les pays du tiers-monde, des plans de développement sont initiés afin d'assurer la croissance économique par imposition du modèle occidental dominant. Diverses théories du développement économique orientent les initiatives : approche libérale, marxiste, auto-développement . L'économie sociale et solidaire en général, les Collèges Coopératifs en particulier sont proches des valeurs et principes de l'auto-développement en référence notamment aux travaux de Paolo Freiré (conscientisation et mobilisation des acteurs) ou de Lebret (Economie et Humanisme, l'économie au service de l'homme). En France, à partir des années 1960, en réaction aux phénomènes de déclin de zones rurales, des acteurs locaux se sont mobilisés pour défendre le principe de l'auto-développement ou développement endogène.

Aujourd'hui, deux notions émergent de manière significative : le développement durable et le développement humain. L'expression de développement durable (sustainability) est utilisée pour la première fois au plan international en 1987 dans le rapport Brundtland réalisé pour l'Organisation des Nations Unies -ONU-. Il s'agit de mettre en valeur des préoccupations environnementales et sociales afin de répondre aux besoins du présent sans compromettre la satisfaction des besoins des générations futures. L'expression sera reprise au sommet de la terre de Rio (1992, ONU) et lors de l'adoption de l'agenda 21, programme de développement durable pour le 21eme siècle et notamment la convention sur le changement climatique (refusée par les USA). Il était à l'ordre du jour du sommet mondial du développement durable en Afrique du sud (26 août au 4 septembre 2002).

En France, la LOADDT officialise la référence à la durabilité en matière d'aménagement et de développement. L'institut français de l'environnement propose d'ailleurs une approche modulaire (9 modules et 307 indicateurs). Il s'agit de doter la France d'un outil de portée nationale et internationale afin de considérer le développement par une approche globale et non pas limitée aux indicateurs économiques (PIB) et de croiser les dimensions environnementales, sociales et économiques.

La notion de développement humain s'inspire des travaux du prix Nobel d'économie Amartya SEN qui a défini pour le PNUD (programme des Nations Unies pour le développement) un indicateur synthétique de développement humain. Selon cet auteur, promoteur d'une économie humaine et morale , " la mesure du développement humain s'est faite par l'établissement d'un indicateur de développement humain (IDH) retenant comme dimension, l'éducation, la santé et la capacité de disposer d'un revenu suffisant pour mener une vie décente. Le processus de développement devrait créer un environnement favorable qui donne aux individus et aux collectivités une chance de réaliser leurs potentialités et de mener une vie créative, productive, conformément à leurs besoins et à leurs intérêts " . En retenant trois critères essentiels : l'espérance de vie, le niveau d'instruction et le revenu, le PNUD effectue un rapport annuel à partir d'un outil comparatif : l'indice de développement humain IDH (+ IPH indice de pauvreté humaine). En référence aux droits de l'homme, il s'agit d'orienter les aides au développement à partir de six objectifs: vivre longtemps et en bonne santé; acquérir des connaissances; avoir accès aux ressources nécessaires pour vivre dans des conditions décentes; créer des opportunités de créativité et de productivité dans les sphères politiques, économiques et sociales; le droit à la dignité, la maîtrise de sa destinée et le sentiment d'appartenance à une communauté (Valeur d'équité et de durabilité). Ainsi, la formalisation de ces concepts au plan international trouve aujourd'hui des prolongements au plan local, comme l'illustre la mise en œuvre de procédures " agenda 21local ".

Alain PENVEN (Ville et coopération sociale, 2009)

1 Patrick Viveret, Reconsidérer la richesse, Paris, L'Aube, 2003, 238p.
2 Dominique Meda, Qu'est-ce que la richesse, Paris, Aubier, 1999, 423p.
3 François Bloch Lainé, " identifier les associations de service social ", Faire société, Syros, 1999, page 4 128. Maurice Parodi, "Les sciences sociales peuvent-elles légitimer les spécificités méritoires des associations ? Ibid.
Jean Gadrey, Dictionnaire de l'autre économie, Desclée de Brouwer, 2005, page 522.
Programme de recherche impulsé par la DIISES, programme de l'AVISE, initiative du CJDES sur le bilan sociétal…
Jean-Pierre Le Goff, La barbarie douce, la modernisation aveugle des entreprises et de l'école, La découverte, 1999, 124p.
Programme DELPHES, Evaluation de l'utilité et des modèles de développement, CCB, CRB, 2004
Henri Noguès, L'économie sociale et solidaire : l'utilité économique et l'utilité sociale, Actes du Forum du CCB, 2003.
Pour une présentation de ces approches : Gérard Azoulay, Les théories du développement, Pur, 332p, 2002 et aussi les revues Sciences Humaines N°23, Economie et humanisme N° 320.
LOADDT, loi N° 99-533 du 25 juin 1999, d'orientation pour le développement durable du territoire.
www.ifen.fr

 

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